Florian Birée


Terriens cherchent Futur

 
 


        Je suis brune, petite, maigre. J’ai la poitrine trop plate. Je suis artiste.
Je suis une aléatrice des formes et des sons. Je ne suis pas qu’une simple montreuse d’illusions, non. Je suis une créatrice d’éphémères univers. Je suis douée, très douée. Depuis que je frappe à la porte des cabarets, je ne me suis jamais vu refuser une place. Je ne me contente pas de faire mouvoir des images, je fabrique des objets, des formes, des sons.
    Ce soir encore, je suis dans ma loge. Je reste toujours dans ma loge jusqu’au dernier moment, quitte à arriver en retard. Non pas que je mette du temps à m’habiller, me recoiffer ou me remaquiller. Je sors comme j'entre. Ma loge est nue, froide et impersonnelle. Juste une chaise. Pour attendre. Pour attendre, et surtout pour ne pas être vue par les autres. Car les autres, tous ces gens qui circulent sans cesse dans les couloirs obscurs derrière les salles de spectacle, dès qu’ils savent que je suis une aléatrice, sont bien incapables de me regarder telle que je suis : une fille en pull over-col roulé, dans un jean délavé.
    C’est l’heure. On doit me présenter. Je déteste ce moment. Je sors. Je marche. Je vois leurs regards méprisants. Eux dont le métier consiste à se montrer, peuvent-ils comprendre ceux dont le métier consiste à cacher ? J’arrive, côté cour de la scène. Comme je l’ai demandé, les lumières de la salle diminuent progressivement. Seules demeurent les bougies électriques disposées au milieu des tables. À chaque fois, je demande s’il n’est pas possible de les éteindre également. À chaque fois, on me répond que les clients payent autant pour me voir – ou plutôt pour ne pas me voir – que pour bouffer. Bon.
J’avance sur la scène. À cause de ces lueurs, ils doivent me voir, ils doivent au moins me deviner. Je vais m’asseoir en tailleur au milieu de la scène. La présentation doit être terminée. Le silence s’est fait.
    Des murmures commencent à se lever. Je joue avec les formes pour les étouffer. Ils ne voient rien. Ils n’entendent rien. Quand ils commencent à vouloir murmurer un commentaire à leur voisin, rien ne sort de leur gorge. Petit à petit, j’étouffe tous les sons parasites, tous ces petits bruits de la réalité. Je confine la salle, je la rends aphone. Et je laisse peser ce silence. Jusqu’à ce que le moindre bruit ait disparu. Je tends le silence, le prolonge le plus possible. Puis je me lance. En même temps qu’une symphonie jaillissante, je les entoure de formes, de couleurs, de choses, de gens. Je leur montre l’éclatante énergie d’un ailleurs théâtral, un puissant bouillon de création, je les immerge dans le mouvement et la chaleur.
    Je fais toujours une introduction surchargée, baroque. Un énorme contraste avec le silence initial. Il faut qu’ils soient surpris, que leur attention ne puisse se fixer, qu’ils soient submergés par les stimulations. Il faut qu’ils perdent pied, qu’ils se noient.
    Progressivement, je reviens à quelque chose de plus calme. La première partie du spectacle. Il faut qu’ils discernent une trame dans l’absurde chaos des représentations, que leurs cerveaux cogitent des raisonnements logiques sur l’insensé qu’ils ressentent. Il faut qu’ils soutiennent leur attention, qu’ils perçoivent une sorte de suspense. Il faut qu’ils tentent d’imaginer ce qui va se passer ensuite, et qu’ils se trompent inéluctablement.
    Je me lève. Bien sûr, ils ne me voient pas. Personne ne me voit. Tous sont plongés dans les illusions. Seul un aléateur pourrait me voir, et je fais à chaque fois ajouter dans mon contrat que je refuse qu’un aléateur assiste au spectacle. Clause qui n’est pas difficile à respecter : jamais un aléateur n’aurait envie de venir, il s’ennuierait ferme.
Je bascule l’ambiance chaude et rouge dans un bleu-nuit triste et mélancolique. Les illusoires violons grincent, un chant triste se lève. Je suscite la misère, la tristesse, le désespoir. Je leur montre le malheur résigné.
    On m’a déjà demandé plusieurs fois, amicalement, de remplacer ou même de supprimer cette partie du spectacle. "Les gens ne viennent pas pour chialer !". J’ai toujours refusé. Mon public est suffisamment aisé pour croire que le malheur n’est qu’une contrariété passagère qu’un coup de colère suffit à régler. Connaître pour une fois le désespoir ne leur fera pas de mal.
Je déambule dans les allées, entre les tables rondes du cabaret. Les bougies électriques sont toujours allumées. Jesuis la seule à voir leur lumière. Les assiettes sont à moitié pleines, tout le monde a cessé de manger – ne voyant plus leur repas, ils auraient du mal à continuer.
Enfin, je le trouve.
    Tout en maintenant mes illusions, je m’assois sur un coin de table, en face de lui. C’est un jeune homme, la vingtaine, probablement. Assis tout seul à sa table, en face de la scène. N’a mangé que la moitié de son assiette, comme chaque fois. Habillé à la jeune-cadre-dynamique, en plus décontracté, peut-être. Salement coiffé. Les mains croisées sous la table, il est captivé, comme les autres.
Je l’ai remarqué il y a deux semaines. J’avais l’impression de l’avoir déjà vu. Ensuite, j’ai vérifié chaque soir : il était toujours là. Depuis que j’ai remarqué son manège, il m’intrigue. Que peut-il bien foutre ici ?
    Je comprends que l’on vienne à mon spectacle une fois, par curiosité. Deux fois, soit. Pour montrer à des amis. Mais on ne vient pas trois fois. Soit on n’a pas le fric – cas le plus courant – soit on en a assez pour varier les plaisirs et on va voir ailleurs. Alors pourquoi ? Vu son âge, il doit être étudiant. Un étudiant, s’il a encore envie d’étudier, ne peut se permettre de venir ici. Sauf s’il a l’argent de papa. Dans ce cas, il irait voir ailleurs.
    Non, s’il vient ici, c’est pour le spectacle en lui-même. Il doit être intéressé par mon travail. Ce type me fascine. En fait, depuis la semaine dernière, je crois que je n’ai fait que penser à lui.
    Du désespoir ambiant, je suscite l’espoir. Doucement, subtilement, pour commencer. Des petites touches au milieu des vagues de tristesse. Pas grand-chose, mais tout de même perceptible. Puis j’amplifie cette sensation, je lui donne un soupçon de réalité, je la rends presque tangible. Un fil que l’on doit saisir pour en sortir.
    Ici je prépare la dernière partie du spectacle, celle qui m’a été commandée par le patron. Et faire la transition entre les deux n’est pas le moment le plus facile. Je commence à clarifier l’ambiance visuelle, je transforme peu à peu un brouillard épais en volutes légères qui tourbillonnent lentement.
    Je commence à montrer des silhouettes.
Des humains, des humaines, de la fumée, certes, mais tellement ressemblante !
    Ils déambulent doucement au milieu des allées. Ils se fondent dans les vapeurs, ils se découpent dans la nuit. Ils marchent.
Je me lève.Je prends la place d’un personnage. Je suis ses pas lents dans l’allée.
L’ambiance vire au rouge, se réchauffe. Les personnages prennent de la consistance, la fumée se transforme peu à peu en chair, toujours enveloppée de volutes en guise de vêtements. Le public est en majorité masculin, par conséquent mes personnages sont en majorité féminins. Il en faut bien sûr pour tous les goûts. Le patron m’a demandé d’y faire particulièrement attention. C’est de toute façon de cette scène qu’il m’a le plus parlé, comme si c’était le clou du spectacle, le summum de l’artifice. Il me faut repérer les regards, deviner les désirs.
    Mes silhouettes déambulent en frôlant les tables, les langues de vapeurs caressent les clients. Alors que l’atmosphère générale vire au rouge profond, chacun voit les tables alentour s’estomper dans une nuit impénétrable. Ils n’y font guère attention mais c’est capital. Plus tard, ils se croiront seuls et penseront être libres, sans personne pour voir leurs attitudes. Mais c’est faux. Je les verrai.
    Ici cet homme, déjà assez âgé, et probablement habitué, dévisage ouvertement mes créatures, sans rien cacher de ses envies. Là, un couple, lui la cinquantaine, elle même pas la trentaine. C’est le cas le plus délicat. Dois-je ménager la fille, ou veut-il profiter de mon art comme il profite d’elle ? Ici deux femmes, à peu près la trentaine. Elles veulent s’éclater entre copines, sans rien dire à personne. Ça pourrait choquer leur entourage ! Elles regardent plutôt mes créatures masculines. Je planifie le parcours de l’une d’entre elles pour qu’elle arrive à leur table au bon moment. Là-bas, un couple, probablement retraité. Ils ont l’air d’avoir vécu ensemble pas mal de temps. Une fille – c’est soit lui qui a invité sa femme pour se faire plaisir, soit elle qui l’a invité pour lui faire plaisir. Dans le corps d’une de mes créatures, je reçois les regards avides d’un jeune homme tiré à quatre épingles. Je ne me sens pas concernée par ces regards : personne ne me regarde comme ça dans la rue, j’ai conscience qu’ils ne s’adressent qu’à ce que l’on voit de moi.
    Au fond de la salle, je fais demi-tour.
    Un couple, deux jeunes. Ils sont venus pour se distraire. Une fille, mais pas trop entreprenante. J’ai espoir qu’ils soient encore sensibles à la simple beauté. Une jeune femme, intimidée par toutes ces créatures qui tourbillonnent autour d’elle. C’est la première fois qu’elle vient. Je vais lui envoyer un homme, qui va la réconforter, simplement. Le patron veut que les gens viennent ici pour ce moment du spectacle. Mais le patron ne voit pas ce qui se passe, il est comme tous les autres. Alors, pour les spectateurs qui ne désirent que du spectacle, je ne leur donne que du spectacle.
    Je revois mon jeune homme, de dos, là-bas. Et lui, que vais-je faire pour lui, ce soir ? Finalement, quelqu’un qui vient tous les jours, c’est encore pire que tous les autres : comment faire pour que ce soit chaque fois différent ? En approchant de lui, je ralentis. Je le regarde. Je le dépasse, doucement.
    Pour tous les autres clients, le personnage que je suis continue sa route. Pour lui, il s’arrête et se retourne. Il me regarde, je le regarde. Je vais vers lui. C’est moi, et en même temps ce n’est pas moi, qui l’embrasse. Et qui se relève, et reprend son chemin.
    Arrivée sur le devant de la salle, au pied de la scène, je laisse mon personnage continuer sans moi. Je me hisse sur la scène et contemple la salle. Il faut que je reprenne mes esprits ; le spectacle n’est pas terminé.
    Il a un sourire différent. Il sait que ce baiser n’est pas habituel, je le vois. Mais peut-il deviner que ce n’était pas qu’une illusion ? Il n’est pas un aléateur. Sinon, je le saurais déjà.
La salle s’assombrit encore, prend des tons braisés. Chaque table a une créature désignée, qui s’approche de sa cible d’un pas tranquille, drapée dans des vêtements de nuages qui flottent et glissent doucement.
    Je repère la créature qui doit aller voir mon jeune homme. Il ne l’a pas encore vue. Je la change imperceptiblement. Elle est plus petite, moins parfaite. Plus plate. Plus moi. Pour voir.
    Les ténèbres envahissent pour la dernière fois la salle. Chaque table devient un nid chaud et accueillant dans la nuit alentour. Les créatures se découpent dans le noir, émergent dans le champ de vision de chacun. Ils découvrent tous celui ou celle qu’ils attendaient. Je pratique imperceptiblement des ajustements de dernière minute. Je constate avec soulagement que je n’ai pas fait de trop grosses erreurs.
La fille qui va voir mon jeune homme s’approche doucement. Un peu plus timidement que les autres fois, peut-être. Il tend un bras pour l’accueillir. Il la fait asseoir sur ses genoux, doucement, lui prend la main.
    Je me force à détacher mon regard pour surveiller le reste de la salle. Tout se passe normalement, beaucoup profitent de savoir que tout cela n’est qu’illusion pour ne pas ménager la sensibilité des créatures. Ils pensent que celles-ci n’en ont pas. Mais ils oublient que j’en ai, moi. Dégoûtée par un public qui n’est venu que pour ce moment – mais à quoi m’attendais-je ? – je retourne mon regard vers le jeune homme.
    Celui-ci n’a guère bougé depuis tout à l’heure. La fille attend. Il regarde en direction de la scène, et se penche soudain vers elle. Il lui chuchote à l’oreille : "Tu lui demanderas si je peux partir avec elle, ce soir."
    La fille acquiesce avec un sourire, et lui recommence à contempler la scène.
    J’ai arrêté de respirer. Que veut-il dire ? Qu’est ce que c’est que cette histoire ? Comment a-t-il pu deviner quej’avais décidé de partir ce soir ? Et surtout, que vais-je faire ?
    N’ai-je pas rêvé ? Pourtant j’entends encore sa voix, aussi claire que s'il me l’avait chuchoté à l'oreille. Je respire et tente de reprendre mes esprits. Qu’importe ce qu’il m’a dit, il faut que le spectacle continue. Je regarde autour de moi. Tout se passe normalement, même si j’évite de trop faire attention à certaines tables. Je sais instinctivement combien de temps la scène doit encore durer. Plus très longtemps.
    Il est toujours immobile. Sur ses genoux, la créature s’est accrochée à son cou et attend. Dois-je lui répondre quelque chose ? Oui ? Non ? C’est la première fois que l’on fait attention à moi, que l’on me demande quelque chose, à travers mes illusions. D’habitude, les spectateurs préfèrent croire qu’il n’y a personne derrière ce qu’ils voient, que ce n’est qu’un spectacle, fabriqué à l’avance par des techniciens, qu’il n’y a personne dans la salle, seulement des machines inconscientes. Au fond d’eux, ils savent que je suis là. Il y a mon nom sur l’affiche. Ils ont entendu parler des aléateurs à la télé. Mais c’est plus facile d’ignorer. Alors ils ignorent. Mais pas lui.
    On approche de la fin.
    Doucement, les créatures s’écartent, se relèvent, embrassent une dernière fois. Elles s’éloignent et s’évanouissent dans l’ombre. L’ambiance vire au calme, au tranquille, au doux. Les esprits s'apaisent, les gens se préparent à revoir leurs voisins, veulent afficher un air hypocrite : "il ne s’est rien passé".
    Seule la fille qui est avec lui reste. La salle s’éclaircit en bleu. Les tables voisines ne sont toujours pas visibles. La fille se lève, et lui tend la main. Il se lève aussi. Pour lui, la salle reprend progressivement ses couleurs réelles. Pour les autres aussi, mais pour eux, il est toujours assis, et non en train de marcher le long de l’allée en compagnie d’une illusion.
    Ils montent sur scène. Elle s’évanouit. Il continue à avancer, hésitant, alors que le bruit de la salle commence à s’élever. Les gens reprennent leurs esprits et leurs verres de vin.
    – Viens, lui dis-je. Personne ne te voit ici.
    Il se tourne vers moi, debout dans un coin de la scène. Il me voit telle que je suis vraiment.
– Personne ne te voit. Suis-moi !
    Il fait quelques pas vers moi.Je saisis sa main et l’entraîne vers les coulisses.
Nous marchons vite. Le personnel du cabaret déambulant dans les obscurs couloirs s’écarte. Ils ne le voient pas, mais ils s’écartent. J’ouvre la porte de ma loge et le pousse à l’intérieur. La porte refermée et la lumière allumée, je peux lâcher mes illusions. Il n’y a plus rien à dissimuler.
    Je m’approche de ma veste, suspendue à un crochet, en sors un morceau de papier et un stylo. Tandis que j’écris, le papier posé sur le rebord écaillé du lavabo, je lui demande :
    – Tu t’appelles comment ? – Pierre Gribert, me répond-t-il. Et toi ?
– Julian Nielson.
    Je finis d’écrire, range mon stylo dans ma veste et enfile celle-ci.
– On sort. Comme avant, personne ne te voit.
    Je rouvre la porte, éteins la lumière et le fais sortir. Je ferme la porte et y coince le papier. Il est écrit dessus "Ceci était ma dernière représentation. J. Nielson".